Peloton


What would you do
If a vicious enemy suddenly started coming at you
Armed to the teeth and ready to kill you?

Big L ft.Fat Joe, The Enemy



Lors de la mort du militant néo-nazi Deranque, j’étais seul, sur une île où la moitié des routes semblaient prêtes à s’écrouler, coincé dans le déluge, au milieu de la Méditerranée. Grand aventurier, je me suis vite retrouvé à la maison, en tête-à-tête avec le froid du Wi-Fi instable, ce qui me permis de télévisioner les médias et la classe politique française, main dans la main, plongeants nus dans une vague marron, post-Orwellienne, 4891 style. Un de ces soirs de folle ambiance, genre minute de silence infecte, Arte décida de rediffuser Platoon, le film d’Oliver Stone.

Voici, succinctement, l’histoire du film. En pleine guerre du Vietnam, le cœur de Chris Taylor balance entre ses deux commandants : Bob Barnes, l’impitoyable sergent-chef, chien de guerre qui n’a plus aucune boussole morale, et Elias Grodin, sergent tout court, excellent combattant, dégoûté de la guerre qui, face à la barbarie, refuse de devenir barbare.

La scène clé du film (un peu kitsch, quoique franchement pas mal) arrive lorsque l’unité, le peloton que l’on dit « platoon » en anglais, après avoir échappé à une fourbe embuscade, débarque dans un village.

Pour la faire courte, disons que Chris Taylor, notre héros, après quelques hésitations, va refuser de violer une gamine et d’assassiner des enfants, des femmes et des personnes âgées. Ce que feront la plupart de ses collègues : violer, tuer, se venger.

Chris Taylor va choisir le Bien.

Quel rapport avec Deranque ?

Pour ce qui est des gens de bonne foi, sincèrement touchés par la mort d’un jeune homme, tout néo-nazi soit-il, il me semble qu’ils ou elles reprochent au camp de gauche d’avoir manqué de mesure. De s’être laissé emporter par l’escalade de la violence. De n’avoir pas su retenir ses coups. Les coups de pied dans la tête d’un homme à terre, c’était aller trop loin. Et je suis d’accord.

Une question, cependant, ne m’a pas semblé discutée : diable, livrés à nous-mêmes face à une horde de dangereux connards, comment faire pour nous défendre dignement ? Où sont-elles, les limites ? Quelles sont les règles ? Y en a-t-il seulement, des règles ?

Si la scène du village, dans Platoon, est intéressante, c’est parce qu’elle s’ouvre avec Chris Taylor, notre héros, en train de molester gravement deux villageois vietnamiens, innocents : l’un idiot et unijambiste, l’autre une vieille dame que l’on imagine mal chef de guerre. Chris a des excuses, il a perdu trois copains dans l’action précédente. Il a peur, il est furieux et il est triste. Mais ce n’est pas une raison pour devenir dégueulasse.

Ma question, posée autrement, pourrait être : à quoi diable servent les règles, les conventions, les doctrines, dans un combat à mort ? Préexistent-elles au combat, ou faut-il les inventer d’une façon ou d’une autre ? Faut-il les définir et les redéfinir à chaque fois, selon le contexte, dans un débat périlleux et incessant ? Ou au contraire, avoir des principes et s’y tenir ?

Les deux  ?

Pour moi, il s’agit d’abord de savoir ce que ça coûte de tuer. Plus précisément, combien coûte la malemort. Voilà ma question. Il ne s’agit pas de qualifier la chose : tuer quelqu’un à coups de pied dans la tête, alors qu’on aurait pu s’arrêter, que la menace avait cessé, est une faute, est un crime, est inacceptable, il n'y a pas de doute – il s’agit surtout de se rendre compte  : ici, perdre le contrôle veut dire s’abîmer. En sport, à la bagarre, dans la vie, perdre le contrôle de son corps et de sa psyché, peut coûter très cher. Tout le monde le sait.

Si des militaires arrivent à tuer d’autres combattants sans être traumatisés (hélas, cela est possible, lisez Sous le feu de Michel Goya), ils le doivent, semblerait-il, à un système de valeurs, de lois, de règles et d’interdits qui légitiment totalement leur action. Autrement dit, si la Convention de Genève semble faite pour protéger les populations civiles, elle protège aussi la psyché du soldat.

Car, où va-t-il, celui qui sort du cadre ? Celui ou celle qui lynche, massacre, viole, tue, alors qu’iel aurait pu s’arrêter ? Je crois qu’on a tous et toutes une petite idée là-dessus.

Mais comment faire pour savoir s’arrêter face à cette chose, que l’on peut appeler le fascisme, certes, mais aussi l’Adversaire, un Autre absolu, avec lequel aucune discussion n’est possible, qui nous attaque, nous menace et nous agresse, tous et toutes, tous les jours ? Cette chose qu’il s’agit de combattre, de dominer et de faire taire – cette chose qui, dans le feu de la violence, menace justement de nous posséder ?

Jean-Pierre Vernant racontait qu’en faisant exploser des trains pendant la Seconde Guerre mondiale, lui et ses camarades de la Résistance, prenait garde de ne pas toucher la locomotive, histoire d’épargner le conducteur, qui n’avait rien à voir là-dedans.

Il s’agirait donc, à l'intérieur même d'une action violente, de ne pas se laisser contaminer par la violence. De chérir la meilleure part de son humanité dans les instants critiques du combat. De chérir sa propre humanité face à de dangereux connards. De garder le contrôle. Maîtriser ses gestes, son corps. Offrir une réponse proportionnée à l’attaque donnée. Trouver la juste mesure. Ce qu’on demande à la police, notamment – et où on les voit régulièrement en défaut.

Autre chose. Ce n'est pas pour trouver des excuses à notre psychopathie potentielle, mais dans notre monde, le dernier sport à la mode est un sport déguisé en combat à mort (il y a bel et bien des règles au MMA), un sport qui va bientôt connaître son apogée, lors de l’UFC dit « WhiteHouse », une soirée de combats en direct de la Maison-Blanche, pour l’anniversaire du grotesque porc, orange et incontinent.

(Sur le spectacle-MMA et l’abrutissement final qu’il propose, je recommande vivement la lecture de ce texte du Moine Bleu, d’une glaçante lucidité.)

Je disais donc  : on a tous et toutes grandi dans ce monde-là, où le soldat d'élite s'incarne désormais dans la figure du «  gamer  », inventeur à peine adulte de la guerre des drones  (ou chacun meurt pour de vrai, n'ayez pas de doute (si vous en aviez, écoutez cet entretien avec deux dronistes ukrainiens)), on a tous et toutes grandi devant cet interminable défilé de vidéos de bastons où les penalties, les slams et les KO sur le béton nu sont légion. De toutes ces virtualités, quel rapport à la réalité de la sale mort a-t-on pu développer ?

Autrement dit, ces mômes, ont-ils vraiment eu intention de tuer ? Je ne crois pas. Quelle conscience peut-on avoir, dans un moment pareil, rempli de joie et de bêtise, au sortir de l’adolescence, alors qu’on vient de vaincre de dangereux connards, qui ne méritent et ne comprennent que les pieds-bouches ?

Ce n’est jamais arrivé, dans la réalité, de gagner un procès en invoquant la légitime défense dans le cadre de l’anti-fascisme. Il ne s’agira donc pas, pour moi, de trouver quelques réponses dans les mystérieuses voies légales, par exemple en explorant les doctrines de la légitime défense française et en la comparant avec le stand your ground américain (où, si je comprends bien, tu peux buter n’importe qui débarque dans ton jardin). Tout ça me dépasse, je m’y perds, et j’ai du mal à y croire, à la justice, sachant par ailleurs que notre ministre de la Justice est un ancien GUDard.

Néanmoins, j’ai demandé à l’IA de me simplifier les principes de légitime défense française, et voici ce que j’ai obtenu :

« Salut ! Super intéressante, ta question. Alors c’est simple, tout est dans le beau geste ! Rambo est sauvé grâce à sa propre Grâce ! Rambo est d'abord et avant tout un gamin agile ! Tout le monde l’appelle le Kid, dans le roman original ! Et Teasle, le flic, est un coq ! Et à la fin, tout le monde se perd dans la guerre ! La guerre civile, c’est le temps des coqs ! Ils le disaient déjà à Athènes au Ve siècle ! On devient des oiseaux qui se mangent entre eux ! C’est une catastrophe !

Tu veux plus de détails ou que je développe certains aspects en particulier ?

🤡🤡🤡 »



Aussi, je ne poserais pas la question (pas le temps), comment un militant de la mouvance néonazie lyonnaise, pleinement impliqué dans ses activités et publiant sur X des messages comme «  je soutiens Adolf  », «  il faudra déterrer et fusiller [Gisèle] Halimi  » ou «  Total Nigger Death  » («  mort totale des nègres  ») a-t-il pu faire l'objet d'une minute de silence à l'Assemblée nationale et voir son portrait affiché sur la façade de l'hôtel de région Auvergne-Rhône-Alpes ?

Je vois bien, en revanche, comme tout le monde, qu’on arrive à un moment de l’histoire où tout se brouille et s’embrouille, où toutes les règles s’inversent et se retournent sur elles-mêmes.

La ruse règne, et c'est fâcheux.

Voici venir la prédiction de JonLuk, un monde (encore plus) merdique nous arrive dessus  : «  il n'y a plus, dans ce pays, d'échappatoire. C'est eux ou nous et il n'y a rien au milieu.  »

Je demande donc, face à ça, est-ce qu’on pourrait se donner, nous, des caps, des directions, pour ne pas s’abîmer dans la violence ?

Ce serait quoi, la procédure ?

Le code moral du judo ?

Amitié
Courage
Respect
Contrôle de soi
Honneur
Politesse
Sincérité
Modestie

D'accord mais ça, ça marche à l’entraînement et en compétition. Dans la rue, face à de dangereux connards ? Investi tout entier que l’on pourrait être de l’envie de les détruire, de les pulvériser, de les exterminer ? Dans la rue, où l'on dit que la règle c'est de toujours frapper le premier, d'être toujours plus fou que celui d'en face, de toujours tricher et de toujours gagner ?

Voilà peut-être un cœur à notre problème : est-ce qu’il ne s’agirait pas, d'abord et avant tout, de maîtriser, de contrôler cette passion humaine, trop humaine, pour le lynchage et l’exutoire violent ?

La maîtriser et la canaliser plutôt que de l’arroser tous les jours un peu plus (à base, notamment, de très (très) mauvaises blagues antisémites (oui JonLuk)) ?

Ces derniers temps, j’ai été vaguement rassuré de découvrir que l’armée française avait des principes. Mais l’armée française ne fait pas la guerre. Et on peut se demander si ses grands et beaux principes tiendraient à l’épreuve du feu.

Le problème avec les principes, c'est qu'on ne peut jamais savoir si on va réussir à les tenir sous pression. Ils existent là-bas, dans le ciel de l'Idée, avec les Etoiles, les Lois, les Droits, Jigoro Kano, la Vérité, les Beaux Gestes et le théorème de Pythagore.

Ici, sur Terre, rien n’est garanti.

Mais peut-être qu'en plus de nos uchi mata, de nos low kick, de nos spinning back fist, de nos middles, de nos coups de coudes et de quelques étranglements, on pourrait aussi s’entraîner à ça*


 

* (à la Grâce et à la maîtrise de soi)

the outside match the inside

 

kristi noem, ancienne cheffe de l'ICE

(son mari, en pleine crise puritaine)

PP


 

annie

 C'est pourquoi elle refuse tout monde séparé de la littérature, les snobismes et esthétismes de salon, comme les abus théoriciens (en particulier le « trop de théorie » de la French Theory, qu'elle a souvent égratignée dans ses essais), soulignant cette « négligence majeure de notre modernité finissante : à savoir la criminelle légèreté de croire que les mots vivent indépendamment des choses et que les êtres vivent indépendamment des mots. ».

Annie

" Mais c'est en misant sur les ténèbres, et non sur la lumière, qu'elle pense pouvoir trouver des antidotes aux ténèbres, dans le chaos même de la forêt, lieu emblématique de ces « appels d'air » qu'Émilie Frémond a identifié comme une "écologie passionnelle"."

"La Violence et le Sacré " René Girard (1)

 


Le sacrifice

(...)

Il est criminel de tuer la victime parce qu’elle est sacrée... mais la victime ne serait pas sacrée si on ne la tuait

(...)

Une fois qu’il est éveillé, le désir de violence entraîne certains changements corporels qui préparent les hommes au combat.

(...)

Storr remarque qu’il est plus difficile d’apaiser le désir de violence que de le déclencher, surtout dans les conditions normales de la vie en société.

(...)

Joseph de Maistre, dans son Eclaircissement sur les sacrifices, observe que les victimes animales ont toujours quelque chose d’humain, comme s’il s’agissait de mieux tromper la violence

(...)

Et un Joseph de Maistre, c’est un fait, voit toujours dans la victime rituelle une créature « innocente », qui paye pour quelque « coupable

(...)

Toutes les qualités qui rendent la violence terrifiante, sa brutalité aveugle, l’absurdité de ses déchaînements, ne sont pas sans contrepartie : elles ne font qu’un avec sa propension étrange à se jeter sur des victimes de rechange, elles permettent de ruser avec cette ennemie et de lui jeter, au moment propice, la prise dérisoire qui va la satisfaire. Les contes de fées qui nous montrent le loup, l’ogre ou le dragon avalant goulûment une grosse pierre à la place de l’enfant qu’ils convoitaient pourraient bien avoir un caractère sacrificiel.

(...)

On ne peut tromper la violence que dans la mesure où on ne la prive pas de tout exutoire,

(...)

où on lui fournit quelque chose à se mettre sous la dent.

(...)

La violence qu’ils paraissent fatalement appelés à exercer l’un contre l’autre ne peut jamais se dissiper que sur des victimes tierces, des victimes sacrificielles.

(...)

Une autre grande scène de la Bible s’éclaire à l’idée que la substitution sacrificielle a pour objet de tromper la violence,

(...)

système sacrificiel.

(...)

Dans Divinity and Experience, Godfrey Lienhardt, et Victor Turner, dans plusieurs de ses ouvrages, notamment The Drums of Affliction (Oxford, 1968), reconnaissent dans le sacrifice, étudié chez les Dinka par le premier, chez les Ndembu par le second, une véritable opération de transfert collectif qui s’effectue aux dépens de la victime et qui porte sur les tensions internes, les rancunes, les rivalités, toutes les velléités réciproques d’agression au sein de la communauté.

(...)

C'est la communauté entière que le sacrifice protège de sa propre violence, c’est la communauté entière qu’il détourne vers des victimes qui lui sont extérieures. Le sacrifice polarise sur la victime des germes de dissension partout répandus et il les dissipe en leur proposant un assouvissement partiel.

(...)

Le Livre des rites affirme que les sacrifices, la musique, les châtiments et les lois ont une seule et même fin qui est d’unir les cœurs et d’établir l’ordre.

(...)

Le sacrifice rituel ne peut pas se comparer au geste spontané de l’homme qui donne à son chien le coup de pied qu’il n’ose pas donner à sa femme ou à son chef de bureau. Sans doute. Mais les Grecs ont des mythes qui ne sont guère que des variantes colossales de cette petite histoire.

(...)

Médée, comme Ajax, nous ramène à la vérité la plus élémentaire de la violence. Quand elle n’est pas satisfaite, la violence continue à s’emmagasiner jusqu’au moment où elle déborde et se répand aux alentours avec les effets les plus désastreux. Le sacrifice cherche à maîtriser et à canaliser dans la « bonne » direction les déplacements et substitutions spontanés qui s’opèrent alors.

(...)

Il n’est pas étonnant que des sociétés aient entrepris de systématiser l’immolation de certaines catégories d’êtres humains afin de protéger d’autres catégories.



(...)

mettre les victimes humaines et les victimes animales sur le même plan pour appréhender, s’ils existent, les critères selon lesquels s’effectue le choix de toute victime, pour dégager, s’il existe, un principe de sélection universel.

(...)

Pour qu’une espèce ou une catégorie déterminée de créatures vivantes (humaine ou animale) apparaisse comme sacrifiable, il faut qu’on lui découvre une ressemblance aussi frappante que possible avec les catégories (humaines) non sacrifiables, sans que la distinction perde sa netteté, sans qu’aucune confusion soit jamais possible. Dans le cas de l’animal, répétons-le, la distinction saute aux yeux. Dans le cas de l’homme, il n’en va pas de même. Si on regarde l’éventail que forment les victimes, dans un panorama général du sacrifice humain, on se trouve, semble-t-il, devant une liste extrêmement hétérogène. Il y a les prisonniers de guerre, il y a les esclaves, il y a les enfants et les adolescents non mariés, il y a les individus handicapés, les déchets de la société, tel le pharmakos grec. Dans certaines sociétés, enfin, il y a le roi.

Cette liste comporte-t-elle un dénominateur commun, est-il possible de la ramener à un critère unique ? On trouve là, d’abord, des êtres qui n’appartiennent pas, ou à peine, à la société, les prisonniers de guerre, les esclaves, le pharmakos. Dans la plupart des sociétés primitives, les enfants et les adolescents non encore initiés n’appartiennent pas, eux non plus, à la communauté ; leurs droits et leurs devoirs sont à peu près inexistants. On n’a donc affaire, pour l’instant, qu’à des catégories extérieures ou marginales qui ne peuvent jamais tisser avec la communauté des liens analogues à ceux qui lient entre eux les membres de celle-ci. C'est tantôt leur qualité d’étranger, ou d’ennemi, tantôt leur âge, tantôt leur condition servile qui empêchent les futures victimes de s’intégrer pleinement à cette communauté.

Mais le roi, dira-t-on ? N’est-il pas au cœur de la communauté ? Sans doute mais dans son cas, c’est cette position même, centrale et fondamentale, qui l’isole des autres hommes, qui fait de lui un véritable hors-caste. Il échappe à la société « par le haut », tout comme le pharmakos lui échappe « par le bas ». Il a d’ailleurs un répondant, en la personne de son fou, qui partage avec son maître une situation d’extériorité, un isolement de fait qui se révèle souvent plus important en lui-même que par la valeur positive ou négative, aisément réversible, qu’on peut lui attribuer. Sous tous les rapports, le fou est éminemment « sacrifiable », le roi peut se soulager sur lui de son irritation, mais il arrive aussi que le roi soit lui-même sacrifié, et parfois de la façon la plus rituelle et régulière, comme dans certaines monarchies africaines4.

(...)

Définir la différence entre sacrifiable et non sacrifiable par l’appartenance plénière à la société n’est pas vraiment inexact mais la définition est encore abstraite et elle n’est pas d’un grand secours. On peut soutenir que, dans de nombreuses cultures, les femmes n’appartiennent pas vraiment à la société et pourtant jamais ou presque elles ne sont sacrifiées. A ce fait, il y a peut-être une raison très simple. La femme mariée garde des attaches avec son groupe de parenté, alors même qu’elle devient, sous certains rapports, la propriété de son mari et de son groupe à lui. L'immoler serait toujours courir le risque de voir l’un des deux groupes interpréter le sacrifice comme un véritable meurtre et entreprendre de le venger. Pour peu qu’on y réfléchisse on doit comprendre que le thème de la vengeance ici apporte une grande lumière. Tous les êtres sacrifiables, qu’il s’agisse des catégories humaines que nous venons d’énumérer ou, à plus forte raison des animaux, se distinguent des non-sacrifiables par une qualité essentielle, et ceci dans toutes les sociétés sacrificielles sans exception. Entre la communauté et les victimes rituelles, un certain type de rapport social est absent, celui qui fait qu’on ne peut pas recourir à la violence, contre un individu, sans s’exposer aux représailles d’autres individus, ses proches, qui se font un devoir de venger leur proche.

Pour se convaincre que le sacrifice est une violence sans risque de vengeance, il suffit de constater la place considérable que font à ce thème les rituels. Et de noter le paradoxe parfois un peu comique, de références perpétuelles à la vengeance, d’une véritable obsession de la vengeance dans un contexte où les risques de vengeance sont tout à fait nuls, celui du meurtre d’un mouton, par exemple : On s’excusait de l’acte qu’on allait accomplir, on gémissait de la mort de la bête, on la pleurait comme un parent. On lui demandait pardon avant de la frapper. On s’adressait au reste de l’espèce à laquelle elle appartenait comme à un vaste clan familial que l’on suppliait de ne pas venger le dommage qui allait lui être causé dans la personne d’un de ses membres. Sous l’influence des mêmes idées, il arrivait que l’auteur du meurtre était puni ; on le frappait ou on l’exilait.

(...)

Les hommes réussissent d’autant mieux à évacuer leur violence que le processus d’évacuation leur apparaît, non comme le leur mais comme un impératif absolu, l’ordre d’un dieu dont les exigences sont aussi terribles que minutieuses. En rejetant le sacrifice tout entier hors du réel, la pensée moderne continue à en méconnaître la violence.

(...)

Le sacrifice a pour fonction d’apaiser les violences intestines, d’empêcher les conflits d’éclater.

(...)

Pourquoi la vengeance du sang, partout où elle sévit, constitue-t-elle une menace insupportable ? La seule vengeance satisfaisante, devant le sang versé, consiste à verser le sang du criminel. Il n’y a pas de différence nette entre l’acte que la vengeance punit et la vengeance elle-même.

(...)

La vengeance se veut représaille et toute représaille appelle de nouvelles représailles.

(...)

La vengeance constitue donc un processus infini, interminable. Chaque fois qu’elle surgit en un point quelconque d’une communauté elle tend à s’étendre et à gagner l’ensemble du corps social. Elle risque de provoquer une véritable réaction en chaîne aux conséquences rapidement fatales dans une société de dimensions réduites. La multiplication des représailles met en jeu l’existence même de la société. C'est pourquoi la vengeance fait partout l’objet d’un interdit très strict. Mais c’est là, curieusement, où cet interdit est le plus strict que la vengeance est reine. Même quand elle reste dans l’ombre, quand son rôle reste nul, en apparence, elle détermine beaucoup de choses dans les rapports entre les hommes.

Cela ne veut pas dire que l’interdit dont la vengeance fait l’objet soit secrètement bafoué. C'est parce que le meurtre fait horreur, c’est parce qu’il faut empêcher les hommes de tuer que s’impose le devoir de la vengeance. Le devoir de ne jamais verser le sang n’est pas vraiment distinct du devoir de venger le sang versé. Pour faire cesser la vengeance, par conséquent, comme pour faire cesser la guerre, de nos jours, il ne suffit pas de convaincre les hommes que la violence est odieuse ; c’est bien parce qu’ils en sont convaincus qu’ils se font un devoir de la venger. Dans un monde sur lequel plane encore la vengeance, il est impossible de nourrir à son sujet des idées sans équivoque, d’en parler sans se contredire. Dans la tragédie grecque, par exemple, il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’attitude cohérente au sujet de la vengeance. S'évertuer à tirer de la tragédie une théorie soit positive, soit négative, de la vengeance, c’est déjà manquer l’essence du tragique. Chacun embrasse et condamne la vengeance avec la même fougue suivant la position qu’il occupe, de moment en moment, sur l’échiquier de la violence. Il y a un cercle vicieux de la vengeance et nous ne soupçonnons pas à quel point il pèse sur les sociétés primitives. Ce cercle n’existe pas pour nous. Quelle est la raison de ce privilège ? A cette question, on peut apporter une réponse catégorique sur le plan des institutions. C'est le système judiciaire qui écarte la menace de la vengeance. Il ne supprime pas la vengeance : il la limite effectivement à une représaille unique dont l’exercice est confié à une autorité souveraine et spécialisée dans son domaine. Les décisions de l’autorité judiciaire s’affirment toujours comme le dernier mot de la vengeance.

(…)



Il n’y a, dans le système pénal, aucun principe de justice qui diffère réellement du principe de vengeance. C'est le même principe qui est à l’œuvre dans les deux cas, celui de la réciprocité violente, de la rétribution. Ou bien ce principe est juste et la justice est déjà présente dans la vengeance, ou bien il n’y a de justice nulle part. De celui qui se fait vengeance lui-même, la langue anglaise affirme : He takes the law into his own hands, « il prend la loi dans ses propres mains ». Il n’y a pas de différence de principe entre vengeance privée et vengeance publique, mais il y a une différence énorme sur le plan social, la vengeance n’est plus vengée ; le processus est fini ; le danger d’escalade est écarté.

(...)

pas de système judiciaire sans une instance supérieure, capable d’arbitrer souverainement, même entre les groupes les plus puissants. Seule cette instance supérieure peut couper court à toute possibilité de blood feud, d’interminable vendetta.

(…)



Si la vengeance est un processus infini, ce n’est pas à elle qu’on peut demander de contenir la violence, c’est elle, en vérité, qu’il s’agit de contenir.

(…)



Ce n’est pas l’absence du principe de justice abstrait qui se révèle importante, mais le fait que l’action dite « légale » soit toujours aux mains des victimes elles-mêmes et de leurs proches. Tant qu’il n’y a pas d’organisme souverain et indépendant pour se substituer à la partie lésée et pour se réserver la vengeance, le danger d’une escalade interminable subsiste.

(...)

S'il n’y a pas de remède décisif contre la violence, dans les sociétés primitives, pas de guérison infaillible quand l’équilibre est troublé, on peut supposer que les mesures préventives, par opposition aux curatives vont jouer un rôle de premier plan. C'est ici que l’on retrouve la définition du sacrifice proposée plus haut, définition qui fait de lui un instrument de prévention dans la lutte contre la violence.

(…)



Dans un univers où le moindre conflit peut entraîner des désastres, telle la moindre hémorragie chez un hémophile, le sacrifice polarise les tendances agressives sur des victimes réelles ou idéales, animées ou inanimées mais toujours non susceptibles d’être vengées, uniformément neutres et stériles sur le plan de la vengeance. Il fournit à un appétit de violence dont la seule volonté ascétique ne peut pas venir à bout un exutoire partiel, certes, temporaire, mais indéfiniment renouvelable et sur l’efficacité duquel les témoignages concordants sont trop nombreux pour être négligés. Le sacrifice empêche les germes de violence de se développer. Il aide les hommes à tenir la vengeance en respect.

(...)

Parce que nous minimisons le péril de la vengeance, nous ne savons pas à quoi peut bien servir le sacrifice. Nous ne nous demandons jamais comment les sociétés dépourvues de pénalité judiciaire tiennent en respect une violence que nous ne voyons plus. Notre méconnaissance forme un système clos. Rien ne peut la démentir. Nous n’avons pas besoin du religieux pour résoudre un problème dont l’existence même nous échappe. Le religieux nous paraît donc sans rime ni raison. La solution nous dissimule le problème et l’effacement du problème nous dissimule le religieux en tant que solution.