What would you do
If a vicious enemy suddenly started coming at
you
Armed to the teeth and ready to kill you?
Big L ft.Fat Joe, The Enemy
Lors de la mort du militant néo-nazi Deranque, j’étais seul, sur une île où la moitié des routes semblaient prêtes à s’écrouler, coincé dans le déluge, au milieu de la Méditerranée. Grand aventurier, je me suis vite retrouvé à la maison, en tête-à-tête avec le froid du Wi-Fi instable, ce qui me permis de télévisioner les médias et la classe politique française, main dans la main, plongeants nus dans une vague marron, post-Orwellienne, 4891 style. Un de ces soirs de folle ambiance, genre minute de silence infecte, Arte décida de rediffuser Platoon, le film d’Oliver Stone.
Voici, succinctement, l’histoire du film. En pleine guerre du Vietnam, le cœur de Chris Taylor balance entre ses deux commandants : Bob Barnes, l’impitoyable sergent-chef, chien de guerre qui n’a plus aucune boussole morale, et Elias Grodin, sergent tout court, excellent combattant, dégoûté de la guerre qui, face à la barbarie, refuse de devenir barbare.
La scène clé du film (un peu kitsch, quoique franchement pas mal) arrive lorsque l’unité, le peloton que l’on dit « platoon » en anglais, après avoir échappé à une fourbe embuscade, débarque dans un village.
Pour la faire courte, disons que Chris Taylor, notre héros, après quelques hésitations, va refuser de violer une gamine et d’assassiner des enfants, des femmes et des personnes âgées. Ce que feront la plupart de ses collègues : violer, tuer, se venger.
Chris Taylor va choisir le Bien.
Quel rapport avec Deranque ?
Pour ce qui est des gens de bonne foi, sincèrement touchés par la mort d’un jeune homme, tout néo-nazi soit-il, il me semble qu’ils ou elles reprochent au camp de gauche d’avoir manqué de mesure. De s’être laissé emporter par l’escalade de la violence. De n’avoir pas su retenir ses coups. Les coups de pied dans la tête d’un homme à terre, c’était aller trop loin. Et je suis d’accord.
Une question, cependant, ne m’a pas semblé discutée : diable, livrés à nous-mêmes face à une horde de dangereux connards, comment faire pour nous défendre dignement ? Où sont-elles, les limites ? Quelles sont les règles ? Y en a-t-il seulement, des règles ?
Si la scène du village, dans Platoon, est intéressante, c’est parce qu’elle s’ouvre avec Chris Taylor, notre héros, en train de molester gravement deux villageois vietnamiens, innocents : l’un idiot et unijambiste, l’autre une vieille dame que l’on imagine mal chef de guerre. Chris a des excuses, il a perdu trois copains dans l’action précédente. Il a peur, il est furieux et il est triste. Mais ce n’est pas une raison pour devenir dégueulasse.
Ma question, posée autrement, pourrait être : à quoi diable servent les règles, les conventions, les doctrines, dans un combat à mort ? Préexistent-elles au combat, ou faut-il les inventer d’une façon ou d’une autre ? Faut-il les définir et les redéfinir à chaque fois, selon le contexte, dans un débat périlleux et incessant ? Ou au contraire, avoir des principes et s’y tenir ?
Les deux ?
Pour moi, il s’agit d’abord de savoir ce que ça coûte de tuer. Plus précisément, combien coûte la malemort. Voilà ma question. Il ne s’agit pas de qualifier la chose : tuer quelqu’un à coups de pied dans la tête, alors qu’on aurait pu s’arrêter, que la menace avait cessé, est une faute, est un crime, est inacceptable, il n'y a pas de doute – il s’agit surtout de se rendre compte : ici, perdre le contrôle veut dire s’abîmer. En sport, à la bagarre, dans la vie, perdre le contrôle de son corps et de sa psyché, peut coûter très cher. Tout le monde le sait.
Si des militaires arrivent à tuer d’autres combattants sans être traumatisés (hélas, cela est possible, lisez Sous le feu de Michel Goya), ils le doivent, semblerait-il, à un système de valeurs, de lois, de règles et d’interdits qui légitiment totalement leur action. Autrement dit, si la Convention de Genève semble faite pour protéger les populations civiles, elle protège aussi la psyché du soldat.
Car, où va-t-il, celui qui sort du cadre ? Celui ou celle qui lynche, massacre, viole, tue, alors qu’iel aurait pu s’arrêter ? Je crois qu’on a tous et toutes une petite idée là-dessus.
Mais comment faire pour savoir s’arrêter face à cette chose, que l’on peut appeler le fascisme, certes, mais aussi l’Adversaire, un Autre absolu, avec lequel aucune discussion n’est possible, qui nous attaque, nous menace et nous agresse, tous et toutes, tous les jours ? Cette chose qu’il s’agit de combattre, de dominer et de faire taire – cette chose qui, dans le feu de la violence, menace justement de nous posséder ?
Jean-Pierre Vernant racontait qu’en faisant exploser des trains pendant la Seconde Guerre mondiale, lui et ses camarades de la Résistance, prenait garde de ne pas toucher la locomotive, histoire d’épargner le conducteur, qui n’avait rien à voir là-dedans.
Il s’agirait donc, à l'intérieur même d'une action violente, de ne pas se laisser contaminer par la violence. De chérir la meilleure part de son humanité dans les instants critiques du combat. De chérir sa propre humanité face à de dangereux connards. De garder le contrôle. Maîtriser ses gestes, son corps. Offrir une réponse proportionnée à l’attaque donnée. Trouver la juste mesure. Ce qu’on demande à la police, notamment – et où on les voit régulièrement en défaut.
Autre chose. Ce n'est pas pour trouver des excuses à notre psychopathie potentielle, mais dans notre monde, le dernier sport à la mode est un sport déguisé en combat à mort (il y a bel et bien des règles au MMA), un sport qui va bientôt connaître son apogée, lors de l’UFC dit « WhiteHouse », une soirée de combats en direct de la Maison-Blanche, pour l’anniversaire du grotesque porc, orange et incontinent.
(Sur le spectacle-MMA et l’abrutissement final qu’il propose, je recommande vivement la lecture de ce texte du Moine Bleu, d’une glaçante lucidité.)
Je disais donc : on a tous et toutes grandi dans ce monde-là, où le soldat d'élite s'incarne désormais dans la figure du « gamer », inventeur à peine adulte de la guerre des drones (ou chacun meurt pour de vrai, n'ayez pas de doute (si vous en aviez, écoutez cet entretien avec deux dronistes ukrainiens)), on a tous et toutes grandi devant cet interminable défilé de vidéos de bastons où les penalties, les slams et les KO sur le béton nu sont légion. De toutes ces virtualités, quel rapport à la réalité de la sale mort a-t-on pu développer ?
Autrement dit, ces mômes, ont-ils vraiment eu intention de tuer ? Je ne crois pas. Quelle conscience peut-on avoir, dans un moment pareil, rempli de joie et de bêtise, au sortir de l’adolescence, alors qu’on vient de vaincre de dangereux connards, qui ne méritent et ne comprennent que les pieds-bouches ?
Ce n’est jamais arrivé, dans la réalité, de gagner un procès en invoquant la légitime défense dans le cadre de l’anti-fascisme. Il ne s’agira donc pas, pour moi, de trouver quelques réponses dans les mystérieuses voies légales, par exemple en explorant les doctrines de la légitime défense française et en la comparant avec le stand your ground américain (où, si je comprends bien, tu peux buter n’importe qui débarque dans ton jardin). Tout ça me dépasse, je m’y perds, et j’ai du mal à y croire, à la justice, sachant par ailleurs que notre ministre de la Justice est un ancien GUDard.
Néanmoins, j’ai demandé à l’IA de me simplifier les principes de légitime défense française, et voici ce que j’ai obtenu :
« Salut ! Super intéressante, ta question. Alors c’est simple, tout est dans le beau geste ! Rambo est sauvé grâce à sa propre Grâce ! Rambo est d'abord et avant tout un gamin agile ! Tout le monde l’appelle le Kid, dans le roman original ! Et Teasle, le flic, est un coq ! Et à la fin, tout le monde se perd dans la guerre ! La guerre civile, c’est le temps des coqs ! Ils le disaient déjà à Athènes au Ve siècle ! On devient des oiseaux qui se mangent entre eux ! C’est une catastrophe !
Tu veux plus de détails ou que je développe certains aspects en particulier ?
🤡🤡🤡 »
Aussi, je ne poserais pas la question (pas le temps), comment un militant de la mouvance néonazie lyonnaise, pleinement impliqué dans ses activités et publiant sur X des messages comme « je soutiens Adolf », « il faudra déterrer et fusiller [Gisèle] Halimi » ou « Total Nigger Death » (« mort totale des nègres ») a-t-il pu faire l'objet d'une minute de silence à l'Assemblée nationale et voir son portrait affiché sur la façade de l'hôtel de région Auvergne-Rhône-Alpes ?
Je vois bien, en revanche, comme tout le monde, qu’on arrive à un moment de l’histoire où tout se brouille et s’embrouille, où toutes les règles s’inversent et se retournent sur elles-mêmes.
La ruse règne, et c'est fâcheux.
Voici venir la prédiction de JonLuk, un monde (encore plus) merdique nous arrive dessus : « il n'y a plus, dans ce pays, d'échappatoire. C'est eux ou nous et il n'y a rien au milieu. »
Je demande donc, face à ça, est-ce qu’on pourrait se donner, nous, des caps, des directions, pour ne pas s’abîmer dans la violence ?
Ce serait quoi, la procédure ?
Le code moral du judo ?
Amitié
Courage
Respect
Contrôle de
soi
Honneur
Politesse
Sincérité
Modestie
D'accord mais ça, ça marche à l’entraînement et en compétition. Dans la rue, face à de dangereux connards ? Investi tout entier que l’on pourrait être de l’envie de les détruire, de les pulvériser, de les exterminer ? Dans la rue, où l'on dit que la règle c'est de toujours frapper le premier, d'être toujours plus fou que celui d'en face, de toujours tricher et de toujours gagner ?
Voilà peut-être un cœur à notre problème : est-ce qu’il ne s’agirait pas, d'abord et avant tout, de maîtriser, de contrôler cette passion humaine, trop humaine, pour le lynchage et l’exutoire violent ?
La maîtriser et la canaliser plutôt que de l’arroser tous les jours un peu plus (à base, notamment, de très (très) mauvaises blagues antisémites (oui JonLuk)) ?
Ces derniers temps, j’ai été vaguement rassuré de découvrir que l’armée française avait des principes. Mais l’armée française ne fait pas la guerre. Et on peut se demander si ses grands et beaux principes tiendraient à l’épreuve du feu.
Le problème avec les principes, c'est qu'on ne peut jamais savoir si on va réussir à les tenir sous pression. Ils existent là-bas, dans le ciel de l'Idée, avec les Etoiles, les Lois, les Droits, Jigoro Kano, la Vérité, les Beaux Gestes et le théorème de Pythagore.
Ici, sur Terre, rien n’est garanti.
Mais peut-être qu'en plus de nos uchi mata, de nos low kick, de nos spinning back fist, de nos middles, de nos coups de coudes et de quelques étranglements, on pourrait aussi s’entraîner à ça*
* (à la Grâce et à la maîtrise de soi)








